Introduction
  par
Nancy Ella Hall Rutgers

Nancy Hall-Rutgers

Iaorana,

"Bienvenue dans  la maison de mes parents, James Norman Hall et Sarah Teraireia Winchester Hall.  C'est une maison où l'on peut contempler la vie et l'oeuvre d'un célèbre  écrivain, James NormanHall, et où ils ont vécu en tant qu'époux.

J'ai eu une enfance merveilleuse avec de merveilleux parents. J'ai toujours voulu apporter mon témoignage sur leur vie, sur cette  belle maison (une des rares de cette époque qui ait été préservée), et sur le Tahiti de leur temps.

Après le décès de ma mère, un jour que mon mari Nick et moi étions en train de trier de vieux papiers, nous avons trouvé le manuscrit original de "Flying with Chaucer", et dans celui-ci se trouvait une lettre que mon père avait écrite à l'attention de sa famille. Nous avons alors su que sa maison devait être ouverte au public. Je n'ai pas le talent de mon père quand il s'agit d'écrire, mais je partage la passion qu'il avait d'exprimer sa gratitude au pays qu'il aimait tant, de partager avec cette communauté, où il avait écrit avec  Charles Nordhoff, le souvenir qu'il a laisse avec celui de ma mère et de leurs amis entre les années 20 et les années 50.   
 

Nancy avec l'arbre a pain Je vous invite à visiter la maison de mon enfance. Remarquez l'arbre à pain, la source de tous les ennuis du Bounty, visible depuis la fenêtre de la terrasse et le mobilier d'époque en bois dur local. Parcourez l'imposante bibliothèque de mon père. Si vous étiez sur place, vous pourriez entendre les coqs chanter dans le jardin et les vagues qui deferlent sur la plage. Vous pourriez sentir les frangipaniers et les autres fleurs du jardin, ainsi que le café préparé dans la cuisine de Mama Lala.  Vous pourriez vous asseoir à l'ombre des manguiers et, comme dans un rêve, vous sentir transporté vers une autre époque, vers un passé pourtant pas si lointain.
        Manava to'outouta'e ra' a mai.  Bienvenue chez moi. "                              

Nancy Ella Hall Rutgers

L'arbre à pain, la source de tous les ennuis du Bounty
        Photo de Nicholas Rutgers
  (Cliquez sur la photo pour l'aggrandir)
Photo parue dans National Geographic
Cet arbre à pain venu de la Jamaique pour être planté à Arue est le descendant d'un des arbres à pain tahitiens apportés aux Antilles par le Capitaine Bligh après son 2ème voyage à Tahiti.


GRANDIR A TAHITI

Nancy en petite fille La vie à Tahiti au début des années 30 était une oasis de calme beauté et un paradis pour les enfants. Mes parents étaient affectueux, passionnants et toujours prêts à faire une ballade en bicyclette sur notre route principale, la seule de toute l'île. Je roulais sur mon tricycle sans crainte de la circulation, car il n'y en avait pas. En ce temps là, il y avait peut-être dix voitures à Tahiti et elles venaient rarement s'aventurer aussi loin qu'Arue. Une fois par jour, le "Truck" passait devant chez nous pour déposer un passager aventureux qui partait en ville le matin pour revenir en fin d'après-midi. Ils allaient y vendre leurs articles au grand marché de Papeete et s'arrêtaient au Quinn's pour boire une bière ou écouter les "parau api" (nouvelles) du jour.

Notre maison était l'une des plus belles du district. Mais juste en bas de la route se trouvait une belle maison à étage, construite par un Français très fortuné qui possédait une plantation, et qui depuis est devenue la Mairie de Arue. Notre maison était très bien entretenue et nous y étions heureux. Il faut savoir se souvenir du passé et honorer ceux qui nous ont laissé un patrimoine à chérir.

Sarah, Nancy, Ruau et Rose Mes souvenirs de la maison de Arue sont un peu nébuleux, car mon enfance y fut très joyeuse. Il m'est difficile de me souvenir de mes toutes premières années. Ce que je sais c'est que ma grandmère Winchester et sa mère Mama Ruau Rose jouèrent un grand rôle dans les premières années de mon enfance. J'adorais ces deux grand-mères victoriennes qui m'ont appris à prendre soin plus tard de mes neuf petits enfants.

Ma vie s'est surtout déroulée autour de la cuisine de ma mère. C'était une grande pièce avec de nombreuses fenêtres donnant sur notre jardin. Des arbres fruitiers remplissaient la cour: kava, manguiers, avocatiers, arbres à pain ainsi que des Vi Tahiti, un fruit exotique devenu rare. Nous avions des quenettes et des pommiers des montagnes, tout cela dans notre petit jardin.  C'était suffisant pour donner des coliques à n'importe quel enfant, car nous passions notre temps à grignoter ces fruits. Mon père et moi étions chargés de couper et de fendre du bois pour la cuisinière de ma mère. Vers la fin des années 40, elle avait acheté une cuisinière "General Electric", mais rien ne fut jamais aussi bon que quand c'était cuit sur sa vielle cuisinière à bois.

A bicyclette sur la seule route de Tahiti Nous avions aussi une maison sur la plage de l'autre côté de la route, où mon père gardait son gramophone à main, un Victrola. Après le dîner, nous jouions souvent des marches de Souza et je marchais au pas avec mon père au son de la musique. Il jouait aussi une chanson allemande qu'il avait apprise quand il était prisonnier pendant la guerre. J'en avais appris les paroles et nous chantions "Adieu Mein Klein a grande officier, adieu, adieu". Papa m'emmenait dehors les nuits de pleine lune et me racontait des histoires de fées qui se balançaient sur les étamines des hibiscus du corail et qui dansaient au clair de lune sur les palmes de cocotiers. Quelle magie il sortait de son esprit créateur!... Nous n'avions pas la télévision ni même la radio, mon imagination devait donc faire des heures supplémentaires pour suivre les histoires que mon père avait rapportées de son enfance dans l'Iowa.

Quand  la Seconde Guerre Mondiale éclata avec le bombardement de Pearl Harbor,  nous nous sommes enfin procurés une radio et nous écoutions les nouvelles  de la guerre tous les soirs à sept heures. Chet Huntley était notre  reporter préféré, mais nous écoutions aussi d'autres  émissions telles que la "Prudential Family Home" avec Lawrence Tibbet,  un célèbre chanteur de l'époque. Il commençait toujours  avec une chanson qui disait: "A  garden  sweet, a garden small, a garden just the size for... Nancy Ella Hall"  ("Un  jardin doux, un jardin petit, un jardin juste assez grand pour... Nancy Ella Hall".  C'était  mon père qui y avait mis mon nom et jusqu'à ce jour, je verse une larme  quand j'entends cette musique.

J'espère que ceux qui visiteront ma maison familiale y sentiront l'amour que j'ai eu la chance d'y recevoir. J'espère aussi qu'ils partageront mes souvenirs de la charmante maison de James Norman et de Lala Hall.  Lala  était ma mère ainsi qu'une grande dame, et elle prenait bien soin de son Jimmy et de leurs enfants.

Je n'ai passé que 13 ans dans cette maison avant de partir aux Etats Unis en 1943. Je n'y suis revenue qu'en 1951 à la mort de mon père. Il fut enterré sur notre colline, là où Nick et moi avons construit notre maison et avons vécu de temps en temps durant ces 54 dernières années. Ma mère, Sarah Hall et Grandma Winchester reposent également en paix là-haut.

La tombe de mon père porte l'épitaphe qu'il avait lui-même écrite et qui décrivait la vision qu'il avait eue quand il avait 11 ans dans l'Iowa: "Look to the Northward stranger,  just over the hillside (barn roof) there. Have you in your travels seen a land more passing fair?" ("Regarde vers le nord, étranger, juste au dessus du toit de la grange au flanc de la colline. Dans tous tes voyages, as-tu vu une terre plus belle"). 

               
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